L’Art de la simplicité

Le plus curieux est probablement le succès plus qu’inattendu du joli livre de Dominique Loreau : « L’Art de la simplicité ». Rencontre improbable entre l’épurement zen et la vie d’une européenne. Ce livre est un réquisitoire impitoyable contre nos habitudes consommatoires, contre la consommation effrénée, contre l’accumulation de l’inutile, contre l’encombrement absurde de nos vies. Il nous accuse cruellement et pourtant, c’est un vrai succès de librairie.

Ce paradoxe même est typique de notre époque d’entre-deux. Nous savons parfaitement que nous consommons trop de tout et que cela est suicidaire pour nos vies intérieures comme pour la planète, mais plus nous nous persuadons qu’il faut tout changer, moins nous changeons. Le livre de Dominique Loreau alimente cette auto-flagellation purificatrice qui, malheureusement, ne reste souvent que purement intellectuelle sans passer dans les faits et dans les gestes.

Depuis des décennies, la lutte anti-tabac gagne bataille sur bataille ; cela n’empêche pas les plus gros fumeurs d’aujourd’hui d’être les gamines entre 14 et 20 ans ! Depuis longtemps, la nécessité d’économiser l’énergie est une évidence, cela n’empêche pas les familles d’augmenter leur consommation de 18 à 25% sur ces cinq dernières années. Depuis un lustre, la nocivité environnementale des emballages plastiques et des barquettes de polystyrène n’est plus à démontrer, cela n’empêche pas la grande distribution d’y recourir sans cesse alors que tout cela est totalement inutile. Tels sont les paradoxes d’une période d’entre-deux : ni moule, ni poisson, disent les flamands.

L’Art du Zen

Ce sont certainement le rituel de la cérémonie du thé ou les jardins minéraux de Kyoto qui ont le plus marqué l’esprit occidental et mis en exergue la beauté ineffable du dépouillement extrême. Le presque rien qui fait tout. Le choix minutieux de chaque rare élément, choix toujours guidé par deux critères conjoints : l’utilité et la qualité. Pour déguster le thé sacralisé par les gestes précis et parfaits du maître du thé, chaque petit bol aura été recherché et choisi avec soin. Aucun n’est pareil. Tous faits à la main, dans un matériau noble, avec art et délicatesse. Sans raffinement inutile car la rusticité apparente de l’objet participe à la philosophie qu’il porte. Chaque petit défaut n’est qu’un détail d’originalité, voulu, recherché, choisi, identifié, choyé.

Le Zen, héritier en cela comme dans le reste, du Taoïsme chinois par l’entremise de la philosophie et de la pratique du Ch’an, vise au dépouillement maximal.  Tout l’art de la calligraphie l’exprime avec brio. Chaque trait est minimal. Une calligraphie ne copie pas l’idéogramme, elle l’évoque, elle le suggère : les huit ou dix ou douze traits de l’idéogramme standard en deviennent un seul ondoiement, un seul trait tracé d’un coup, sans hésitation, sans discontinuité, sans rupture.

Il suffit de quelques secondes pour tracer la calligraphie, il faut trente ans de travail acharné pour la réussir … simplement. Cette simplicité-là est difficile, extrêmement difficile. Et c’est peut-être le plus grand paradoxe que d’affirmer l’extrême difficulté de la simplicité : la simplicité est complexe, la complexité est simple. Seule la complication, c’est-à-dire l’encombrement, la lourdeur, l’excentricité, la vulgarité, est facile. Donc sans valeur !

L’utilité et la qualité La meilleure définition du minimalisme est probablement celle-ci : ne jamais rien acquérir, ne jamais rien utiliser, ne jamais rien faire qui ne soit, en même temps, de la plus haute utilité et de la plus grande qualité. Tout en étant assez proche des mouvements de « simplicité volontaire », on voit bien que le minimalisme s’en écarte en joignant à la notion commune d’utilité, celle de qualité qui lui est propre. Cette idée de qualité, si elle n’est qu’esthétique, par exemple, pourrait être vue comme inutile dont blâmable par un tenant de la simplicité volontaire. Pour le minimaliste, rien de tel : la qualité n’est jamais inutile car tout, dans la vie, doit lui être parfait, beau, noble. En parfaite adéquation avec l’usage et l’environnement, avec soi et les autres, avec sa finalité et ses modalités. Cette idée de la parfaite adéquation est également typiquement chinoise, à l’origine : la voie du milieu, ni trop, ni trop peu, non par compromis, mais par sublimation.

Faire ici et maintenant exactement ce qu’il y a à faire ici et maintenant. Ni plus, ni moins. Et le faire avec une économie maximale de moyen. Revenons à la cérémonie du thé : aucun geste n’y est superflu, tout y est combiné de façon optimale tant en utilité qu’en qualité. Adéquation parfaite. Tout est clairement fait en vue d’une finalité simple et claire. Les générations, par lente sédimentation, ont accumulés dans chaque objet, dans chaque geste des trésors de subtilité et de perfection que l’on ne voit pas, mais dont on ne prend conscience qu’en cas de leur absence, tant ils semblent naturels et spontanés. 

Marc Halévy

A propos du livre (audio) conseillé :

Simplifier sa vie, c’est l’enrichir, quoi qu’en dise notre société de consommation. Avec cet « Art de la simplicité », Dominique Loreau propose une nouvelle approche pour se sentir bien dans son corps et dans sa tête. Bien avec soi-même, donc bien avec les autres. Une alliance de l’éthique et l’esthétique, inspirée des philosophies orientales.Il fallait à ce propos une voix complice : celle de Colette Sodoyez rend parfaitement compte de cette apologie de la simplicité qui n’est jamais une simplification.

Publicités

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s